Tribune: violence politique et ethnicité en Guinée (par Sayon Dembele)


04 Feb

Je suis intervenu ce matin aux GG pour donner mon avis sur les questions de violences politiques et de l’ethnicité. Au-delà de ce qui a été dit, j’aimerais expliciter certains points qui, de mon point de vue, ont été insuffisamment évoqués – soit par manque de temps ou par la structure même de l’émission qui me permettait pas d’aller en profondeur de certaines choses.

1.  Violences politiques

L’histoire politique de notre pays est constitutive d’une série de violences politiques et sociales. Depuis l’indépendance, en témoignent plusieurs épisodes douloureux (la répression sous le premier régime, les évènements de juillet 1985, les tueries de 2007, le drame du 28 septembre 2019 au stade éponyme à Conakry…). Et depuis plusieurs années, notamment depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir, force est de reconnaître il y a eu plus de 200 morts.

C’est le rôle de l’État de créer les conditions d’une marche pacifique en indiquant le tracé du cortège et en déployant des forces de sécurité pour protéger à la fois les personnes et leurs biens. Mieux, policiers et gendarmes, bien qu’ayant un travail difficile de maintien de l’ordre, doivent savoir proportionner leurs interventions. Les décès par balles réelles de manifestants et les ratonnades souvent organisées dans certains quartiers sont insupportables et desservent la cause des forces de l’ordre censées protéger les citoyens. Pire, cela renforce le ressentiment chez les victimes et altère le lien de confiance entre le pouvoir central et la base. Le défi de notre jeune démocratie, c’est de canaliser des violences et de créer un cadre serein pour les compétitions électorales…

Il ne serait pas inintéressant de mettre en place une sorte de « Grenelle des manifestations politiques » en Guinée où se réuniraient l’ensemble des acteurs concernés (Etat, société civile, partis politiques, partenaires techniques et internationaux) pour réfléchir ensemble afin de trouver les bons process de gestion du maintien de l’ordre – formation des policiers, sensibilisation des militants, permanence du dialogue politique…).

2. Ethnocentrisme

Par-delà le cas guinéen, cette stratégie politique est un classique en Afrique où la sociologie nationale dans la plupart des pays offre une diversité d’ethnies ayant des caractéristiques assez marquées. La spécificité du fait ethnique en Guinée est qu’il est exacerbé lors des compétitions électorales. C’est en cela que les leaders politiques ont une responsabilité écrasante dans ce domaine. Le pouvoir politique en Guinée est perçu, consciemment ou non, par le prisme de l’ethnie de celui qui préside aux destinées du pays. Ainsi, dans un pays multiethnique comme le nôtre, la tentation de voir l’un des siens briguer la magistrature suprême est très grande chez une majorité de nos compatriotes, de surcroît la frange la moins instruite et la moins informée. 

L’enjeu de notre jeune démocratie, encore tellement perfectible, c’est la construction d’une société citoyenne éclairée et consciente des enjeux de développement, loin des tropismes communautaires. Ce rationalisme politique et idéologique doit prendre le pas sur le repli ethnique, ferment de l’ethnocentrisme. 

3. Constitution

Le débat sur la constitution agite les esprits et à raison, compte tenu des enjeux. Deux observations à ce niveau :

- Tout le monde s’accorde à dire que la constitution de 2010 souffre d’un péché original qui est son mode d’adoption. Le fait que des instances non élues aient statué sur un texte aussi fondateur pose une question de légitimité. De ce point de vue, le recours au peuple me paraît tout à fait logique.

- La révision de la constitution ou le changement de constitution ne doit pas être un tabou absolu à mon sens. Le débat doit avoir lieu ; les positions s’opposent et c’est bien cela la démocratie. L’histoire récente des élections et des consultations populaires montre que le pouvoir en place n’est pas hégémonique. Je rappelle qu’en 2013, le parti au pouvoir n’a pas eu la majorité absolue. Lors des communales en 2018, son candidat a perdu dans un fief stratégique comme Kaloum. C’est pour dire que les jeux ne sont pas forcément pipés. Dans ce contexte, et l’opposition et la mouvance doivent aller au peuple pour le  convaincre sans invective ni menace aucune.

Sayon Dambélé

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