Jean Suret canal: Histoire de la Guinée française


27 Aug

Le 31 Décembre 1957, paraissait au Journal Officiel de la Guinée Française, un arrêté signé de Keïta Fodéba, Ministre de l'Intérieur du gouvernement de la « loi-cadre », portant suppression sur le territoire de la Guinée de la « chefferie dite coutumière ». Nul ne conteste que, sans la suppression de la chefferie, le succès du ‘Non’ en Guinée, lors du référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 n'eût pas été assuré. Quelques semaines après le référendum, M. Jacques Rabemananjara (aujourd'hui ministre du gouvernement de Madagascar), préfaçant le volume 1 qui publiait le compte-rendu de la Conférence des Commandants de cercle, tenue à Conakry les 25-26 juillet 1957,  écrivait:

L'un des bastions du régime [colonial], son artillerie lourde, celle qu'il n'engage que dans les circonstances graves, s'appelle la féodalité africaine. C'en est aussi l'un des paradoxes: “fidèle à sa mission traditionnelle, la France, n'est-il pas vrai, entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires  ; elle fait profession d'enseigner partout le culte de la démocratie et elle ne cesse, en dépit des plus éloquents préambules constitutionnels, de favoriser, depuis son installation séculaire en terre d'Afrique, de favoriser de toutes les façons, occultes ou ostensibles, une institution anachronique, la plus antidémocratique qui se puisse imaginer : le maintien, la multiplication et la protection des Glaoui au petit pied”... 

M. Rabemananjara poursuivait, citant un correspondant africain de l'hebdomadaire France-Observateur: “Rendons hommage à M. Sékou Touré qui a vu clair en balayant cette chefferie. La liquidation de cette féodalité lui a permis le 28 septembre de prendre l'indépendance de son pays”. Et il concluait : “Rien n'est plus vrai. Sékou Touré eût partagé le sort de Bakary Djibo, s'il n'avait pas su démanteler, pulvériser à temps le cadre vermoulu des notables impopulaires et rétrogrades”.

L'opinion de M. Rabemananjara est aujourd'hui à peu près généralement partagée: que l'abolition de la chefferie coutumière et le ‘non’ du 28 septembre 1958 soient appréciés favorablement (comme c'est le cas de cet auteur) ou défavorablement, le lien de l'un à l'autre est admis. Les circonstances et la signification de cette abolition de la chefferie ne sont pas toujours pour autant saisies avec clarté. En attribuant la responsabilité (et éventuellement le mérite) de cette mesure à M. Sékou Touré et à ses compagnons du Parti Démocratique de Guinée, on n'envisage le plus souvent que la mesure réglementaire en elle-même, comme résultant d'une décision librement adoptée en 1957, et que d'autres dirigeants, en d'autres territoires, auraient pu prendre s'ils avaient été plus clairvoyants. Cette façon de voir transparaît dans le texte déjà cité de M. Rabemananjara, lorsqu'il écrit :

« Son vrai mérite [de M. Sékou Touré], ce fut d'avoir l'intuition des tâches premières à accomplir sans délai. La loi-cadre Defferre n'était-elle pas entre les mains de tous les leaders africains ? Aucun d'eux n'a su l'utiliser ni la transformer en un instrument efficace de gouvernement comme y est parvenu Sékou Touré.»

Partant de là, certains auteurs qui se situent politiquement à gauche, mais qui ne partagent plus l'enthousiasme des premières années pour le régime de M. Sékou Touré, en sont venus à mettre en doute la signification démocratique de cette mesure, sinon sa réalité elle-même. Ainsi, un collaborateur de la revue Révolution qui signe du pseudonyme ‘Africanus’, mais qui ne paraît pas avoir une connaissance directe de la Guinée, doute qu'une simple mesure réglementaire ait pu y abolir la chefferie, et laisse entendre qu'il est peu probable qu'elle l'ait été réellement. Un autre auteur, M. Ameillon — qui paraît avoir exercé des fonctions administratives en Guinée au cours des années 1957-58 — voit dans cette suppression le résultat d'une “bataille juridique”, une mesure prise d'en haut répondant essentiellement à des objectifs politiques: « Elle [la chefferie] constituait la seule restriction à la toute puissance du Parti » et aux intérêts de la grande industrie, pour qui l'existence des corvées coutumières pouvait constituer un obstacle à la mobilité de la main d'œuvre.

Nous nous proposons de montrer ici — d'après les documents des Archives guinéennes — que ces diverses interprétations ne peuvent être retenues. Ces documents font apparaître que la chute de la chefferie guinéenne fut le résultat d'un mouvement populaire profond, bien antérieur aux années 1957-58. M. Sékou Touré et le Parti Démocratique de Guinée contribuèrent sans doute à développer ce mouvement et à l'orienter : mais leur initiative sur ce point remonte à une date bien antérieure à la loi-cadre, et en 1957-58, les jeux étaient faits. La déchéance de la chefferie était un fait acquis. Sa suppression juridique ne fut que le point d'aboutissement d'un mouvement social, et il est douteux que M. Sékou Touré et ses amis - à supposer qu'ils aient pu avoir cette intention - aient été en mesure, s'ils l'avaient voulu, de maintenir ou de faire revivre la chefferie en 1957.

A l'inverse on peut se demander si les dirigeants des autres territoire auraient été en mesure, s'ils l'avaient voulu, de supprimer la chefferie en 1957-58. Seul l'examen des faits (notamment à travers les archives) et la collecte des témoignages permettrait d'apporter une réponse valable à cette question.

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