Guinée Mémoire : Magie et Traite des esclaves sur le littoral.


10 Aug

Les traditions orales donnent des preuves de l'existence de centres de traitement occulte et de domptage; elles nous informent également sur le fonctionnement de ces centres ainsi que quelques éléments de leur fonctionnement. Les gardiens et les instructeurs de ces centres étaient des tradi-practiciens guérisseurs,féticheurs ou para psychologues locaux souvent éliminés par les négriers quand ils cessaient d'inspirer confiance. 

Trois centres sont connus au Rio Pongo:Görè (Farinyah), Fossikhouré (entre Sagnan et Sambaya) et Santanè (Flanc ouest de Thiè). Il s'agit, dans ces centres, de dompter l'esprit de l'esclave, de lui faire accepter sa situation d'esclave, tuer en lui l'esprit de révolte. 

Le centre de Görè, sous le contrôle des Lightburn, patron de la «Slave Trading Family» et celui de Fossikhouré de Paul et Marie Faber de Sagnan Paulia, patron de «The Notorious Slave Dealer» servaient les intérêts des négriers du HautPongo tandis que le centre de Santanè, dépendant de Comon, traitaient les esclaves du Bas-Pongo (vers l'embouchure). 

Le souci constant des négriers était d'assurer une rigoureuse surveillance des esclaveries et des esclaves,sans choix pour ces derniers,de la manière de satisfaire des besoins aussi fondamentaux que l'alimentation,le logement,la pratique religieuse, l'habillement et la sexualité. Il fallait parvenir à tuer chez l'esclave tous repères identitaires, tous les éléments exprimant leur appartenance à une communauté ethnique, religieuse, villageoise ou familiale de manière à les dé-conscientiser pour en faire des individus entièrement soumis à leurs nouveaux maîtres et à leur nouveau sort. Le même souci de sécurité, de protection et d'autodéfense amenait les hommes libres et les faibles à se réfugier dans des cavernes (caverne de Nienguissa, au nord de Kossinsin) ou à «doter de force occulte» des cités comme Konyéya, Sagnan, Sossota et Bassaya. Qu'est-ce qu'un village «suspendu» de façon occulte? Il s'agit de provoquer un état de trouble psychosomatique ou hypnotique chez l'agresseur et de l'empêcher ainsi de se situer par rapport aux quatre points cardinaux; ainsi pendu, il tourne en rond jusqu’à ce que mort s'en suive. 

Les captifs arrivant du Fouta, par des voies bien connues, étaient mis au fer dans le bowal de Görè non loin de la pierre noire dont on a parlé. La chaîne était passée aux pieds, ou au cou, ou aux deux à la fois, si le captif a été intenable, récalcitrant et indiscipliné. L'enferrement se faisait avec un Tintiliyi (bois dur et résistant aux insectes et intempéries (Khari ou timè) taillé et coupé en forme de Y solidement enfoncé dans la terre, comme dans un parc à bétail. C'est à Görè, hameau, son état d'esclave comme destin qu'il ne peut modifier. Il devient docile, discipliné, obéissant. Comment était-il traité? qu'est ce qu'on lui faisait? Les informations ne sont pas à la portée de tout le monde, c'est secret. On peut penser que les plantes médicinales entraient dans la préparation des décoctions, qu'on fait boire à l'esclave en répétant inlassablement des paroles et en faisant des incantations.C'est le domaine particulier et réservé des «köta mikhié» (ceux qui sont instruits et ont l'intelligence des choses secrètes. L'Africain est très sensible à ces croyances. Ce travail «occulte» était payé très cher.Ces prêtres ou sorciers pratiquaient l'art divinatoire pour les négriers et les puissants de l’époque. Ils se préoccupaient même de «lire» le cas des esclaves «difficiles» par la pratique des cauris, du sable, de la calebasse d'eau,du gravier ou tout autre moyen de divination. ....... 

On utilisait beaucoup les plantes médicinales dans les pratiques occultes pour le conditionnement et la technique de métamorphose de l'esclave. Pour faire quelque chose de «bien» ou de «mal» il y a plusieurs pratiques très répandus au Rio Pongo. Mais qui peut accepter d’être esclave? Dans ce cas, il faut faire quelque chose. Les négriers le savaient bien par l'appui de leurs collaborateurs locaux. 

Feuilles,écorces,racines,breuvages,poudre,cornes,poils de ceci ou de cela, tout devait être utilisé pour discipliner, mater les esclaves rebelles. Ce traitement n’était pas limité dans le temps,seul le résultat comptait avant l'arrivée des bateaux; cela pouvait donc prendre un, deux ou trois mois. Tout était mis en œuvre pour faire accepter à l'esclave son destin qu'il ne peut modifier et que rien ne peut modifier: «Maaragir»: c'est le destin. Voici le nom de quelques plantes: Mèkhenyi (soussou), le craterispernum laurinum — Benth. Rubiacea; Buswuri-Gbensi-Gbensi (soussou), le Ravwolfia vomitoria apocynacea; Meli (soussou), l'Erthophleum Guineense: G. Dom. Caesalpiniaceae. Nous avons beaucoup de plantes médicinales dont on peut tirer des drogues douces ou dures, à usage multiple, en bien ou en mal, pour la manipulation et le domptage des hommes.Le recours aux plantes médicinales combinées à des pratiques magico-ancestrales sont encore courant. ........ 

Les esclaves arrivaient au port après avoir transporté leur nourriture,leur eau à boire Le domptage était un processus de métamorphose étalé dans le temps jusqu’à inhibition de toute volonté de révolte de l'esclave.A Santanè,par exemple,San taanè signifie Sandji taanè,dans l'ancien soussou. «Sandji a taanè»,la trace de la plante du pied, l'empreinte du pied, allusion aux pas des esclaves; parce qu'après le traitement occulte,ils étaient embarqués pour Dominghia.Les warfs et esclaveries périphériques de Comon Badè à kossinsi et Walkiria dans Kissin embarquaient eux aussi pour Dominghia en fonction de la programmation des bateaux négriers. Dans le bosquet (Kouftè en ancien soussou), on introduisait les esclaves pour un séjour de durée variable, on ne sait pas précisément à quels traitements ils étaient soumis. C’était secret, aujourd'hui encore c'est secret. Le bosquet était étroitement surveillé, gardé pour sécuriser les négriers. Ce bosquet était une forêt sacrée pour initier les esclaves à leur nouvelle vie, surtout pour s'assurer de leur docilité,dans le «Maarigiri»,le destin inchangeable. La loi de la traite au Rio Pongo, c'est le sacrifice humain; c'est aussi les forces occultes au service des «affaires», de la puissance et de la sécurité. On ne fait plus de sacrifice humain aujourd'hui; maintenant ce sont des bœufs qu'on abat en offrandes aux djinns, aux dieux, à Dieu, à la puissance, etc. Si vous avez vu Görè,Farinyah ou même Kossinsin pour bénéficier de façon occulte, d'un magnétisme, d'une puissance ou les incruster dans «quelque chose» comme cette pierre noire de Farinyah, susceptible d'agir et de métamorphoser l'esclave,il est évident qu’à la place,on avait fait un sacrifice humain.A Santanè,c'est un rituel à l'arrivée ou au départ d'un contingent d'esclaves.Pour l'intronisation d'un chef, Le rituel est bien connu, surtout son devin ou marabout lui précise toujours le teint ou la qualité de celui qu'il faut immoler pour sa puissance: une vierge, un «mikhi fikhè» (une personne de teint clair) ou un «fonfoui» (albinos). Même les blancs ordonnaient de tels sacrifices pour la réussite de leurs affaires. «Ça nous le savons avec certitude. Ils ont vécu ici avec nos aïeux» ajoute l'informateur. «A Kossinsin,à Comon Badè,on ne vous l'a pas dit? Sous le grand fromager, d'ailleurs multiséculaire, est «couchée» une ancre; à cet endroit, on nous l'a dit, on immolait un esclave, à l'insu des autres; son sang devait couler jusqu’à la mer pour que les «djinns» et les «bons esprits» protègent la cargaison en partance pour les Amériques. Le bosquet de Santanè a servi à ce genre de choses jusqu’à la fin de la traite négrière»......... 

Source: Professeur Mamadou camara Lefloche:

*Les sources orales de la traite négrière en Guinée et en Sénégambie

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